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lundi 5 janvier 2004

Les tounes de Mes aïeux

Créé en 1996 à Montréal, le groupe Mes Aïeux réunit une gang de joyeux drilles à la fois musiciens et acteurs (comme Isabelle Blais dans Caïman Fu, certains membres du groupe sont connus au Québec en tant que comédiens). Dans la veine des groupes québécois qui ravivent le folklore (La Bottine Souriante, les Tireux de roches, les Cowboys Fringants, voire même le spectacle Québec Issime), Mes Aïeux partage également l’univers des nouveaux chanteurs à texte français, humoristes et socialement engagés, comme les Escrocs, les Joyeux Urbains ou encore Alexis HK, qui présentent un répertoire musical particulièrement éclectique sur fond de fredaines populaires. Le registre de Mes Aïeux propose ainsi un délicieux mélange de saveurs traditionnelles aromatisées d’épices actuelles, où les rengaines folkloriques se marient aux registres rock, funk et blues, mais aussi à des aspirations afro-cubaines, hip hop, reggae, hardrock et discos. Cette recette « funklorique » produit « un folklore génétiquement modifié constitué de légendes modernisées, de faits vécus romancés et de chansons grivoises ou engagées ». L’ambiance festive et enjouée du concert comme de l’album entraîne inévitablement le public et l’auditeur dans un tourbillon de rire, de chant et de danse.



Légendes
La fabuleuse « rencontre entre La Bolduc et James Brown »
 

Le nom même du groupe évoque le passé, tout comme son répertoire d’une part inspiré d’histoires traditionnelles du Québec et, d’autre part, teinté de rythmes folkloriques tels que le reel, le rigaudon ou encore la gigue. La « légende » du groupe raconte que l’illumination survint au cours d’une improvisation collective lors d’une soirée dans un appartement de la rue De Lorimier à Montréal. Un des tubes du groupe fut d’ailleurs composé dans cet appartement désormais mythique du 2096, rue De Lorimier à Montréal. Cette chanson phare aurait été, dit-on, « écrite en une demi-heure, paroles et musique, pendant un doux moment d’euphorie éthylique » :

Sur la rue De Lorimier, il paraît qu’à tous les soirs
ils refont le monde entier et ils tuent le désespoir

« 2096 (chanson à boire) »

Depuis la chasse-galerie d’Honoré Beaugrand (« Acabris, Acabras, Acabram », « Descendus au chantier ») en passant par la légende de la rivière rouge et l’éternelle « Prison de Londres » version disco, tout le monde danse sur les tounes de Mes Aïeux. Même le diable et le petit Jésus se déhanchent façon John Travolta :

Pis quand Jésus danse, c’est l’bout’ de tout’
Il transpire même de l’eau bénite
De peur d’en recevoir une goutte
Le démon décide de prendre la fuite

« Le yâbe est dans la cabane »


Outre les légendes et chansons traditionnelles, le répertoire du groupe s’inspire également d’événements historiques qui ont marqué le Québec (Les Patriotes et les référendums sont des références récurrentes) dont certains faits divers qui ont défrayé la chronique, comme « La Corrida de la Corriveau » contée sur un savoureux flamenco. Alors qu’historiquement La Corriveau fut accusée en 1763 d’avoir tué ses deux maris, dans la joyeuse chanson de Mes Aïeux, elle n’en tue pas moins de sept ! Enfin, le groupe raconte également des histoires tirées de son propre patrimoine familial : comme le grand-oncle Prémi considéré comme le plus grand gigueux du nord du Saguenay ou encore la matante Octavie qui, farouche avec son mari, engendra treize enfants après une confession révélatrice :

La messe a été dite, maintenant l’église est vide…
[…] Octavie ressortit au bout d’une heure et demie
Toute essoufflée, mal boutonnée […]
C’qui s’est passé sous la chaire restera un mystère.

« Juste et bon »
Métaphores
Contre-attaquer les empires
 

Afin de se réapproprier la culture héritée de leurs ancêtres, chacun des membres de la tribu Mes Aïeux incarne (et caricature) une des figures marquantes de la Nouvelle-France. L’indien Marc-André Paquet alias Mappy joue des percussions (depuis l’éternel tam-tam jusqu’à la batterie punk), le curé Éric Desranleau et le trappeur Frédéric Giroux jouent de la guitare mais aussi de la flûte et de l’harmonica, le caribou (Luc Lemire) s’illustre au saxophone, l’Irlandais (Benoît Archambault) à la trompette et au clavier, l’ange Marie-Hélène Fortin chante et joue du violon, tandis que le diable Stéphane Archambault chante et écrit les paroles. À tour de rôle, chacun intervient en fonction de son personnage dans une mise en scène théâtrale pleine d’humour et d’espièglerie.
Crédit photo : Francis René
Toutefois, un glissement métaphorique s’opère dans la seconde partie du concert lorsque la confrérie québécoise arbore les couleurs de la série culte Star Wars. Transformé, chaque personnage conserve néanmoins ses principaux aspects. En effet, le curé s’est métamorphosé en Obewan (la Foi), l’Indien en maître Yoda (le Sage), l’ange en princesse Leïa (la pure), le trappeur en Luke Skywalker (l’aventurier) et enfin le diable réincarné en Dark Vador (le côté obscur de la Force), accompagné par l’Irlandais devenu Yann Solo (l’allié) et Choubaka (ex-caribou) dont le saxophone rappelle le langage voluptueux des Wookies.

À la fois métaphore du monde face aux États-Unis et métaphore du Québec face au Canada anglophone, la rébellion contre la vague infernale de l’Empire devient le symbole de la résistance des diversités culturelles face à la mondialisation (scandé par le rap de « Qui nous mène ? »). D’où le titre du programme : « Mes Aïeux contre-attaquent »… Que ce soit face à l’empire américain ou face au magna de la presse people au Québec : l’empire Québécor.

Les petits se font bouffer par les gros
Y’a même pus de place dans les hôpitaux
Y’a pus de poissons dans nos cours d’eau

« Tout seul »


Amours
Quand le devoir conjugal devient un enjeu politique

 

En Histoire comme en science-fiction, les querelles familiales dégénèrent en conflits politiques (« L’héritage », « Vie de chien », « La Capitulation »). Ultime acte de résistance et remède infaillible contre l’amnésie, « Le temps des semences » devient l’arme de la Révolution des berceaux : en effet, afin de « repeupler le pays », il s’avère alors « juste et bon » de « relever ses jupons ». Cependant, Mes Aïeux tire un constat plutôt amer, bien qu’ironique, d’une société soumise à la tentation. Les histoires d’amours sont ainsi l’occasion de récits cocasses aux accents grivois où les femmes préfèrent leur silhouette à leur progéniture, l’ectasie à l’extase, et dont la morale demeure : « Méfiez-vous des jolies filles » (« Jamais la plus belle », « Rose la tulipe »).

Heureusement, l’invention de toutes sortes de « Remèdes Miracle » disponibles en libre-service à la pharmacie permet de guérir tous les maux d’aujourd’hui. En hommage à ces nouvelles drogues, une joyeuse chanson de gestes est entonnée et dansée par le public. Nos mouvements quotidiens prennent alors étrangement l’allure de l’accoutumance… Excellent remède contre la monotonie et le froid, Mes Aïeux ont également composé une sulfureuse bossa nova en hommage à un mets québécois réputé. Cette toune s’entonne tel un hymne national : « Patates, sauce brune et fromage »… En effet, un air traditionnel québécois ferait bien pâle figure sans sa mémorable poutine (ou « gratin de tubercules à la sauce brune »).

L’unique véritable déclaration d’amour de Mes Aïeux, tracée en filigrane à travers chaque chanson, est dédiée au Québec : « Sans anneau, ni discours, tout mon corps te dit oui ». Dans la lignée des poètes tel que Richard Desjardins, Mes Aïeux célèbrent en effet la culture « d’un pays qui n’en est pas un », notamment en perpétuant sa mémoire. Le souvenir étant d’ailleurs le fil conducteur du groupe (et « Je me souviens », la devise du Québec), une « chanson à boire » fournit un excellent prétexte pour se rappeler certains événements historiques et raviver l’espoir, voire la foi, d’un avenir tant désiré :

Une petite shot de Sambuca pour mettre le feu au Canada,
[…] un petit peu de liqueur d’anis pour octobre 70
pis on retombe dans la bière pour les défaites référendaires
[…] une petite shot, encore une shot, pour tous les patriotes
On pourrait faire un drame de la défaite des plaines d’Abraham
mais on continue à boire pour ceux qui verront la victoire…
[…] et pis une autre petite shot de Rhum pour le prochain référendum

« 2096 (chanson à boire) »

Site officiel : http://mesaieux.qc.ca
 

dimanche 3 août 2003

Québecissime

100% Québec
En hommage au répertoire québécois, le spectacle Québec Issime se produit chaque été depuis 1995 dans la région du Saguenay et du Lac-Saint-Jean où il ne cesse d'évoluer ajoutant de nouveaux tableaux et de nouvelles chansons à son programme. Présenté également à Montréal et à Québec, il conquiert chaque année un public grandissant. Cette production présente ainsi 32 artistes et 126 chansons pour une durée totale de trois heures de spectacle. Une invitation originale et intelligente à parcourir l'histoire de la Belle Province à travers son vaste répertoire musical.
Je suis d'Amérique et de France
Je suis de chômage et d'exil
(…) Je suis une race en péril
(…) Je suis notre libération
Comme des millions de gens fragiles
À des promesses d'élection
(…) Je suis Québec mort ou vivant !

« Le plus beau des voyages » (Claude Gauthier, 1972)

Le spectacle débute par un film : un magnifique montage chronologique réalisé à partir d'images d'archives liées à l'histoire du Québec. On y voit successivement des danses traditionnelles (rondes populaires, gigue et rigaudon), un bûcheron au travail, des paysans, un cimetière, des files d'attente de pauvres gens, un train, un avion, une usine à papier, des journaux qui s'impriment, des travailleurs en grève, des femmes, une messe, des religieuses, des livres, des enfants, un couple qui s'embrasse, Charles de Gaulle prononçant son mythique « Vive le Québec libre ! », des manifestations pour l'indépendance du Québec, René Lévesque (fondateur du parti québécois) et son « À la prochaine fois ! » suite au premier référendum de 1980, des hippies, un feu dans la rue, les Jeux-Olympiques, un drapeau québécois… Accompagnée de la chanson « Gens du pays » de Gilles Vigneault, la projection s'avère d'autant plus émouvante : Pour ces cœurs à qui je souhaite le temps de vivre leurs espoirs.

De Céline à la Bolduc...
Pis j'en ai un sur le bout de la langue
Pis qui m'empêche de turluter
Pis ça me fait bégay-gay-gay, bégay-gay-gay, bégay-gayer

« J'ai un bouton sur le bout de la langue » (La Bolduc, 1932)

Comme l'indique son sous-titre, le spectacle Québec Issime se construit sur le répertoire québécois d'hier et d'aujourd'hui. En quinze tableaux rigoureusement réglés, regroupant chacun une série de chansons autour d'un thème ou d'une époque, se répondant les unes aux autres de manière très efficace, la troupe remonte progressivement le fil du temps. Le spectacle débute ainsi avec la plus internationale des stars québécoises, Céline Dion, et son lancinant « S'il suffisait d'aimer » pour finir avec les rengaines populaires d'antan. Ce bouquet de chansons retrace avec magie l'histoire musicale du Québec.

Durant près de trois heures, trente-deux artistes se lancent dans un véritable marathon musical et scénographique. À la fois chanteurs et instrumentistes, ils se succèdent dans un imbroglio prodigieux de chassés croisés, passant du micro à la guitare, du piano au chœur, d'un costume à un autre (parfois aussi vite que le célèbre transformiste Arturo Brachetti), brassant les époques, les styles et les rythmes avec brio. Le plateau lui-même mouvant élève parfois certains musiciens sur un promontoire et façonne constamment le décor en fonction des besoins d'un tableau : une rue, une discothèque, un petit bar miteux, un escalier de cabaret ou encore un salon familial.

Cocktail québécois
Ne laisse pas passer
La chance d'être aimé
Le cœur devient moins lourd
Quand on est en amour

« Quand on est en amour » (Patrick Normand, 1984)

Un peu de « Tu m'aimes-tu ? » de Richard Desjardins (T'es tellement, tellement, tellement belle !), un zeste de Roch Voisine (Comment t'aimer si tu t'en vas dans ton pays loin là-bas ?), un grain de Daniel Lavoie (« Ils s'aiment ») et on obtient un pot-pourri de chansons d'amour québécoises. Mises en rapport les unes avec les autres, « Je t'oublierai » d'Isabelle Boulay semble ainsi répondre avec humour et tendresse au pathétique « Je ne t'aime plus » de Mario Pelchat.

Toutes les vedettes de la chanson québécoise défilent sur la scène de Québec Issime : de Robert Charlebois à Lynda Lemay (« Le plus fort, c'est mon père » : Comment t'as fait Maman ?…) en passant par Diane Tell (Si j'étais un homme, je serai capitaine…) et Diane Dufresne (J'accepte ma folie comme une maladie), ou encore Garou et Bruno Pelletier, mais aussi le Cirque du Soleil avec sa féerie, ses clowns et ses acrobates. Avec Québec Issime, il y en a pour tous les goûts : une séquence disco démarre par le tube « 1990 » de Jean Leloup et s'achève sur un duo de batterie explosif, tandis qu'une autre, résolument nostalgique sous la lumière d'un réverbère et les trémolos d'un orgue limonaire, évoque entre autres Ginette Reno avec « Ma mère chantait toujours » et « Je ne suis qu'une chanson » ; Je ris, je pleure à la moindre émotion. Enfin, le Québec en chansons, c'est également l'empire Plamondon de la comédie musicale qui a propulsé bon nombre d'artistes québécois sur la scène internationale : de Starmania en 1978 à Notre-Dame de Paris vingt ans plus tard.
« Je me souviens... »
C't'aujourd'hui l'jour de l'an,
Gaie lon la mon Joe ma lurette,
C't'aujourd'hui l'jour de l'an,
Y faut changer d'maîtresse

« Mon Joe » (Paul Piché, 1977)

Dans les années 70, des tounes tirées du folklore sont remises au goût du jour : « Mon Joe » de Paul Piché, « La Prison de Londres » de Louise Forestier ou encore « Je suis cool » de Gilles Valiquette (Aujourd'hui j'me décide à chanter en joual (…) C'est ben l'fun). Pour illustrer cette époque, les musiciens habillés en hippies incarnent des personnages tel Plume Latraverse, la scène est jonchée de packs de bière et la musique teintée de résonances traditionnelles et de rythmes endiablés.

Un tableau, intitulé La Commune, débute avec un groupe d'interprètes réunis autour d'un feu de camp, un paysage de montagne et de forêt projeté en fond de scène : On a mis quelqu'un au monde, on devrait peut-être l'écouter (« Un musicien parmi tant d'autres » d'Harmonium). Empreint de poésie, notamment par l'évolution de l'éclairage, cette séquence se boucle sur des silhouettes en contre-jour fredonnant a capella « La Complainte du phoque en Alaska » de Beau Dommage :
Cré-moé, cré-moé pas
Quéqu' part en Alaska
Y a un phoque qui s'ennuie en maudit
Sa blonde est partie
Gagner sa vie
Dans un cirque aux États-Unis...
Un patrimoine en chansons
J'aime les nuits de Montréal
Pour moi ça vaut la place Pigalle.

« Les Nuits de Montréal » (Jacques Normand, 1961)

L'hiver occupe une place importante dans les textes des poètes et chansonniers québécois. Depuis le « Soir d'hiver » d'Émile Nelligan (mis en musique par Claude Léveillée et interprété par la chanteuse Monique Leyrac) : Ah ! comme la neige a neigé ! Ma vie est un jardin de givre ; jusqu'à « Mon pays » chanté par Gilles Vigneault :
Mon jardin ce n'est pas un jardin, c'est la plaine
Mon chemin ce n'est pas un chemin, c'est la neige
Mon pays ce n'est pas un pays, c'est l'hiver...


Dans « L'Hymne au printemps » de Félix Leclerc les bourgeons sortent de la mort et les crapauds chantent la liberté : Comme un vieux râteau oublié, sous la neige je vais hiverner. Le répertoire de Robert Charlebois est lui aussi profondément marqué par les particularités propres au Québec. Le chanteur est à ce titre représenté dans le spectacle avec une écharpe de l'équipe de hockey de Montréal (Le Canadien) et une fleur de lys géante en fond de scène : 1,2,3,4,5,6,7, Québec ! (« Les ailes d'un ange »)

La survivance d'une langue
Là-bas on peut danser
Sur des rythmes yéyés
On peut rire et chanter
Oui on peut s'amuser yéyéyé

« Les boîtes à gogo » (Michèle Richard, 1966, adaptation française de At the scene popularisée par The Dave Clark Five)

Témoin d'une époque et d'une farouche résistance linguistique, un certain nombre de chansons québécoises sont des espèces de remake francophones de tubes anglophones. Dans le répertoire des années 60, on trouve ainsi des « tounes » du style « Manon, viens danser le ska » ou encore Carole, j'ai tant besoin de toi, ou bien aussi Quand je t'ai vu la première fois, Sylvie… Ces adaptations composées sur les airs de rock'n roll américains bien connus et autres Beatles anglais font désormais partie intégrante du répertoire québécois : Splish splash, je plonge dans mon bain (…) Splish splash, elle dansait le ya-ya... En 1970, la chanson de Renée Claude « C'est le début d'un temps nouveau » est devenue un hymne que l'on brandit au Québec à diverses occasions, notamment politiques.
Toutes générations confondues, les Québécois connaissent leur répertoire traditionnel et contemporain. De nombreux groupes actuels continuent d'ailleurs à diffuser les airs d'autrefois, dont La Bottine souriante. De plus, de nombreuses chansons sont reprises par les artistes d'aujourd'hui, perpétuant ainsi la tradition. Par exemple, « La Manic » chantée par Georges Dor en 1966 est reprise trente ans plus tard par Bruno Pelletier : Si tu savais comme on s'ennuie à la Manic… Idem pour la chanson de Raymond Lévesque en 1956 « Quand les hommes vivront d'amour » (…il n'y aura plus de misère) reprise par Fabienne Thibault en 1998 (mais aussi Robert Charlebois, Gilles Vigneault et Félix Leclerc en 1974, Nicole Croisille en 1980 et Enrico Macias en 1989) ou encore « Frédéric » interprété par Claude Léveillée en 1963 puis en duo avec Isabelle Boulay en 2000 : Je me fous du monde entier quand Frédéric me rappelle les amours de nos vingt ans.

Le fleuron culturel de la fleur de lys
Moé j'viens d'l'Abitibi,
moé j'viens dla Bitt à Tibi,
moé j'viens d'un pays kié de lacs bin rar.
Moé j'viens d'un pays ousss ke l'pouesson mord.

« La Bittt à Tibi » (Raoul Duguay, 1975)

Le dernier tableau, La Veillée du bon vieux temps, présente l'intérieur d'une maison, avec un vieux poêle, une croix accrochée au mur, un fusil suspendu au-dessus de la porte d'entrée et un panneau « Aimez vos parents », une mamie qui tricote sur une chaise à bascule près d'une vieille radio et un pépé avec sa canne et sa pipe. Les artistes portent des chemises de bûcherons canadiens à carreaux rouges et noirs ou la ceinture multicolore traditionnelle du Québec. Harmonica, rythmes à la cuillère et danses en ligne animent toute la maisonnée d'un caractère de country enjoué. Les artistes entrent tour à tour dans la salle à manger, se saluent et dansent en ligne et en couple, bras dessus, bras dessous, c'est la gigue à mon beau frère (…) Et comme on dit, on est icitte pour s'amuser :
Ah ! C'est la tarte à ma grand-mère
C'est la tante à mon beau-frère
Ah ! La belle-sœur à mon cousin
Ah ! C'est la fête à mon grand-père
Que y'a, que y'a du monde dans la salle à manger
.
« La parenté » (interprété successivement par Jacques Labrecque en 1957, Monique Leyrac en 1966 et remis au goût du jour par la Bottine Souriante en 1987)

Ces refrains tirés du folklore québécois sont repris avec gaieté par le public. D'ailleurs, les artistes invitent le public à danser sur scène. Au moment du salut, tous les artistes reviennent sur scène, endossant chacun un costume différent, brassant ainsi les personnages de Jean Leloup, Diane Tell, Robert Charlebois, Isabelle Boulay, réunissant les générations et les époques dans une meute de Québécois soudés pour entonner chacun une phrase puis reprendre en chœur l'incontournable classique québécois :
J'ai refait le plus beau voyage
De mon enfance à aujourd'hui
(…) J'ai revu mes appartenances,
(…) Et c'est de toutes mes partances
Le plus heureux flash de ma vie !

« Le plus beau des voyages » (Claude Gauthier, 1972)

Nota bene : Pour les gourmands, un forfait souper-spectacle...
Liens :
- Le site internet du spectacle QuébecIssime
- Le site de Mary Travers dite "La Bolduc" (1894-1941) considérée comme la première auteure-compositeure-interprète du Québec : http://www.labolduc.qc.ca
- Le groupe La Bottine souriante : http://www.bottinesouriante.com

lundi 3 février 2003

"Sur la route de Toronto..."

Je suis parti de ma famille
il ne faut jamais revenir
quand le soleil jamais ne brille
quand le meilleur devient le pire
Et même si je pense à toi
à toutes les heures de la journée
et même si je pense à toi
jamais je ne reviendrai

« Je suis parti », La Vallée des réputations (2002)

Star pop rock au Québec, Jean Leloup a laissé en France le souvenir d’un tube impérissable : « En 1990… », écrit à propos de la guerre du Golfe. « Disque d’or », Jean Leloup traversait alors l’océan pour un concert à guichets fermés à la Cigale en avril 1992 et la tournée des festivals d’été dont les fameuses Francofolies de La Rochelle.

il y a des missiles patriotes
dirigés par ordinateurs
Sony Fuji et Macintosh
se culbutent dans les airs le rush
la guerre technologique fait rage
c’est un super méga carnage
attention voilà les avions qui tirent
c’est l’heure de l’émission
en 1990, c’est l’heure de la médiatisation
en 1990, c’est l’ère de la conscientisation
(…) bientôt disponible bientôt
Koweït Irak en Nintendo
en 1990, c’est l’ère de la socialisation
en 1990, c’est la démocratisation

« 1990 », L’Amour est sans pitié (1990)

Certains se souviennent peut-être qu’il incarnait également le rôle de Ziggy dans la cuvée 1986 de Starmania. Adoptant un style musical rock bien à lui, loin de la sphère des comédies musicales de l’Empire Plamondon, il est reconnu aujourd’hui comme « l’un des artistes majeurs de la scène rock québécoise », « l’enfant terrible de la pop québécoise », « symbole de la rébellion », « rêveur fou et original », « un cas à part dans l’univers artistique du Québec », ou encore comme « l’électron chahuteur et iconoclaste de la scène musicale québécoise ». En 2000, il obtenait cinq Félix pour l’album Les Fourmis, dont l’« Album de l’année–Rock », l’« Auteur-compositeur de l’année » et le « Spectacle de l’année ».


Cet artiste québécois, auteur-compositeur-interprète, ne pouvait décidément pas passer entre les mailles de mon exode, surtout au vu des deux thèmes principaux qui nourrissent son dernier album, La Vallée des réputations, à savoir : l’exil et la découverte de l’Amérique. Ainsi cette invitation tirée de l’introduction de « Paradis perdu » prend tout son sens :
Viendras-tu avec nous, viendras-tu avec nous, étranger
ou resteras-tu au sol, ou resteras-tu au sol, habitué
À la fois, invitation à l’exil, à la fois allusion au Paradis via le rapport au « sol » qui s’oppose au « ciel », mais également invitation dans l’univers poétique du musicien qui, fatalement, nous délivre de notre rapport au poids (sous toutes ses formes : de la gravité aux soucis les plus pesants) par une espèce de douce lévitation qui nous procure une sensation tranquille et enivrante. Le banjo et la guitare électrique se mariant divinement dans un duo fusionnel, exemple savoureux d’un métissage heureux entre deux univers étrangers.
Au-delà de la mer, il existe un pays qu’on dit impossible
comme le paradis de la Bible
au-delà de la mer il existe un pays presqu’aussi beau que la folie
y vivent des peuples parfaitement sains, parfaitement accueillants

 
Par rapport aux précédents albums, la ligne est nettement épurée : pas de « tripotage » ni « bidouillage » en studio, moins de musiciens, des instruments acoustiques, une unité de ton (rien à voir avec l’éclatement des styles abordés dans Le Dôme). Une apparente simplicité, pour des tounes que l’on fredonne pour le plaisir de la mélodie, mais aussi pour l’amour de la poésie et l’idéologie des vers. Quasiment enregistrés live, « pour la beauté du geste », les 14 titres de ce nouveau disque incitent à l’évasion.
Le style folk country de l’album sied parfaitement à l’univers d’errances, de voyages, d’exils dont émanent les textes des chansons. On se voit facilement marchant sur une route, conduisant une voiture ou rêvant dans un train, longeant de vastes étendues de nature, des champs, des forêts, des petits villages, une guitare sur l’épaule (comme sur la pochette du disque), l’autoradio allumé ou un discman calé sur les oreilles :
Tant qu’il y aura des étoiles sur le bord de la route,
nous pourrons nous arrêter,
tant qu’il y aura des rivières,
nous pourrons nous baigner
…
« Balade à Toronto »

C’est l’histoire d’un aller sans retour (« Il faudra couler les navires et ne plus revenir ») comme dans « Je suis parti » ou « Paradis perdu », durant lequel l’exilé surmonte une série d’épreuves. Cependant, la découverte d’un nouveau monde permet au nouvel arrivant de profiter davantage du moindre instant. On ne vit qu’une foué. Ainsi, au pays de « La vallée des réputations » : Les amoureux qui sont en prison n’ont pas le temps d’être tatillons. Bien au-delà du milieu carcéral, cette phrase s’étend à tous les amoureux qui, d’une manière ou d’une autre, vivent une relation prisonnière d’un poids, qu’il soit familial, culturel ou illégitime.

La poésie de Jean Leloup s’inscrit en relief, jouant avec les mots d’une manière ludique « dans la cour il y a les avocats / les boudins et les anchois » (« Vieille France »), et maniant les histoires d’amour avec humour et (auto ?)dérision : Ma copine elle est certaine / que je ne suis pas pour elle / ah mon dieu qu’elle est cruelle / après avoir des semaines / partagé le grand amour / elle me met en quarantaine (…) et pointant ce gros bouton / en plein milieu de son front / elle me crie « vois ta sottise ! vois comme je somatise ! » (« La muse et le museau »). L’amant gaffeur, mais transi et pétri d’amour, revient à la charge, la tête basse, la queue entre les jambes : Si tu veux de temps en temps / viens me voir dans la forêt / et si ma chanson t’offusque / tu me pardonneras ne fut-ce que / par amour pour les Indiens / par pitié pour les vauriens…
L’Amour est sans pitié, comment ne pas lui pardonner ?

Malgré l’humour, un pessimisme ambiant plane à travers les textes de Jean Leloup, une espèce de constat désabusé face au cours de la vie, comme si nous incarnions les éternels chanteurs d’une même rengaine dont l’histoire se répéterait désespérément en boucle : On a beau dire / on a beau faire / la vie suit son cours / au gré des amours / je t’aime et te quitte / nous sommes quittes / tu pars pour de bon / et de toutes façons / promeneur / la chanson que tu chantes / je l’ai souvent chantée / et la corde dont tu veux te pendre / je l’ai souvent nouée / et le clou / où tu veux te suspendre / je l’ai souvent cloué / tu m’as recueilli / tu m’as trahi. (« Promeneur »)

Autre forme d’exil, autre aller simple : les chansons sont minées par la figure de la mort. Elle hante en effet « Raton laveur » (Raton laveur sur le bord de la route / n’est jamais seul à mourir / toujours à deux, jamais loin l’un de l’autre / on les aperçoit gisant / qui sera donc, à la fin de ma vie / mon amie de toujours / qui sera donc, à la fin de mes jours / mon amie d’écrasement), « Les Remords du commandant », mais aussi « Promeneur » (à présent / il se cache et il pleure / le canon d’un fusil / pointé sur son cœur / (…) et puis / il tire / il vise bien), « Paradis perdu », voire même « Je suis parti » (et, sous cet angle, le « Jamais je ne reviendrai » sonne autrement).

Depuis des jours ou des semaines, les corbeaux qui ont nettoyé
les os de mon squelette usé
n’ont pas senti de différence avec le corps d’un citoyen de meilleur nom ou renommée
Le saint, le fou, le criminel sont tous égaux l’homme est mortel
Honni soit qui mal y pense
Honni soit qui manigance

« Vieille France »
« Vieille France » revisite à ce titre les thèmes de la célèbre Ballade des pendus de François Villon, en donnant la parole au comdamné, version John The Wolf :
et le pendu réfléchissait à qui mieux mieux sur les stigmates du destin
qui tous nous emportent la destinée frappe à ta porte et tu lui ouvres naïf serein
(…) et tout à coup le pendu mourut
c’était un mort impressionnant
sur cette plage en sable blanc
un crabe passe et rentre dans le crâne du mort sans testament
je me ferais bien un pétard avant d’aller au firmament
malheureusement il est trop tard
il est trop tard

« Vieille France »

L’engagement musical de Jean Leloup (la « vraie » musique, avec des tounes « authentiques » jouées par des musiciens « vivants ») rejoint sa philosophie de vie et sa vision du monde : assumer ses choix, vivre libre, accepter l’imperfection, ne pas se dissimuler derrière les faux-semblants et les idées reçues par peur d’être différent. Cette idée revient tout au long de l’album sous la crainte imminente du regret (notamment à travers « Les Remords du commandant ») : car à la fin du voyage, tout ce qui compte, c’est la fierté d’avoir aimé correctement (« Balade à Toronto »).
le temps passe et un jour on est vieux et puis seul
et rien ne reste plus que la fierté d’avoir aimé correctement
ou la honte et les tourments de ne pas avoir compris à temps
attends j’ai quelque chose à te dire…

« Balade à Toronto »

En guise d’ultime espoir ou d’ultime confidence, Jean Leloup clôt son disque sur la reprise de « Petite fleur » composée par Sidney Bechet (et chantée plus tard par Henri Salvador) :
Quand la vie
Par moments me trahit
Tu restes mon bonheur
Petite fleur
(…) Dans mon cœur
Tu fleuriras toujours

La Vallée des réputations, Les Éditions du Roi Ponpon, 2002.
Site officiel : http://roiponpon.ca