dimanche 3 août 2003

Québecissime

100% Québec
En hommage au répertoire québécois, le spectacle Québec Issime se produit chaque été depuis 1995 dans la région du Saguenay et du Lac-Saint-Jean où il ne cesse d'évoluer ajoutant de nouveaux tableaux et de nouvelles chansons à son programme. Présenté également à Montréal et à Québec, il conquiert chaque année un public grandissant. Cette production présente ainsi 32 artistes et 126 chansons pour une durée totale de trois heures de spectacle. Une invitation originale et intelligente à parcourir l'histoire de la Belle Province à travers son vaste répertoire musical.
Je suis d'Amérique et de France
Je suis de chômage et d'exil
(…) Je suis une race en péril
(…) Je suis notre libération
Comme des millions de gens fragiles
À des promesses d'élection
(…) Je suis Québec mort ou vivant !

« Le plus beau des voyages » (Claude Gauthier, 1972)

Le spectacle débute par un film : un magnifique montage chronologique réalisé à partir d'images d'archives liées à l'histoire du Québec. On y voit successivement des danses traditionnelles (rondes populaires, gigue et rigaudon), un bûcheron au travail, des paysans, un cimetière, des files d'attente de pauvres gens, un train, un avion, une usine à papier, des journaux qui s'impriment, des travailleurs en grève, des femmes, une messe, des religieuses, des livres, des enfants, un couple qui s'embrasse, Charles de Gaulle prononçant son mythique « Vive le Québec libre ! », des manifestations pour l'indépendance du Québec, René Lévesque (fondateur du parti québécois) et son « À la prochaine fois ! » suite au premier référendum de 1980, des hippies, un feu dans la rue, les Jeux-Olympiques, un drapeau québécois… Accompagnée de la chanson « Gens du pays » de Gilles Vigneault, la projection s'avère d'autant plus émouvante : Pour ces cœurs à qui je souhaite le temps de vivre leurs espoirs.

De Céline à la Bolduc...
Pis j'en ai un sur le bout de la langue
Pis qui m'empêche de turluter
Pis ça me fait bégay-gay-gay, bégay-gay-gay, bégay-gayer

« J'ai un bouton sur le bout de la langue » (La Bolduc, 1932)

Comme l'indique son sous-titre, le spectacle Québec Issime se construit sur le répertoire québécois d'hier et d'aujourd'hui. En quinze tableaux rigoureusement réglés, regroupant chacun une série de chansons autour d'un thème ou d'une époque, se répondant les unes aux autres de manière très efficace, la troupe remonte progressivement le fil du temps. Le spectacle débute ainsi avec la plus internationale des stars québécoises, Céline Dion, et son lancinant « S'il suffisait d'aimer » pour finir avec les rengaines populaires d'antan. Ce bouquet de chansons retrace avec magie l'histoire musicale du Québec.

Durant près de trois heures, trente-deux artistes se lancent dans un véritable marathon musical et scénographique. À la fois chanteurs et instrumentistes, ils se succèdent dans un imbroglio prodigieux de chassés croisés, passant du micro à la guitare, du piano au chœur, d'un costume à un autre (parfois aussi vite que le célèbre transformiste Arturo Brachetti), brassant les époques, les styles et les rythmes avec brio. Le plateau lui-même mouvant élève parfois certains musiciens sur un promontoire et façonne constamment le décor en fonction des besoins d'un tableau : une rue, une discothèque, un petit bar miteux, un escalier de cabaret ou encore un salon familial.

Cocktail québécois
Ne laisse pas passer
La chance d'être aimé
Le cœur devient moins lourd
Quand on est en amour

« Quand on est en amour » (Patrick Normand, 1984)

Un peu de « Tu m'aimes-tu ? » de Richard Desjardins (T'es tellement, tellement, tellement belle !), un zeste de Roch Voisine (Comment t'aimer si tu t'en vas dans ton pays loin là-bas ?), un grain de Daniel Lavoie (« Ils s'aiment ») et on obtient un pot-pourri de chansons d'amour québécoises. Mises en rapport les unes avec les autres, « Je t'oublierai » d'Isabelle Boulay semble ainsi répondre avec humour et tendresse au pathétique « Je ne t'aime plus » de Mario Pelchat.

Toutes les vedettes de la chanson québécoise défilent sur la scène de Québec Issime : de Robert Charlebois à Lynda Lemay (« Le plus fort, c'est mon père » : Comment t'as fait Maman ?…) en passant par Diane Tell (Si j'étais un homme, je serai capitaine…) et Diane Dufresne (J'accepte ma folie comme une maladie), ou encore Garou et Bruno Pelletier, mais aussi le Cirque du Soleil avec sa féerie, ses clowns et ses acrobates. Avec Québec Issime, il y en a pour tous les goûts : une séquence disco démarre par le tube « 1990 » de Jean Leloup et s'achève sur un duo de batterie explosif, tandis qu'une autre, résolument nostalgique sous la lumière d'un réverbère et les trémolos d'un orgue limonaire, évoque entre autres Ginette Reno avec « Ma mère chantait toujours » et « Je ne suis qu'une chanson » ; Je ris, je pleure à la moindre émotion. Enfin, le Québec en chansons, c'est également l'empire Plamondon de la comédie musicale qui a propulsé bon nombre d'artistes québécois sur la scène internationale : de Starmania en 1978 à Notre-Dame de Paris vingt ans plus tard.
« Je me souviens... »
C't'aujourd'hui l'jour de l'an,
Gaie lon la mon Joe ma lurette,
C't'aujourd'hui l'jour de l'an,
Y faut changer d'maîtresse

« Mon Joe » (Paul Piché, 1977)

Dans les années 70, des tounes tirées du folklore sont remises au goût du jour : « Mon Joe » de Paul Piché, « La Prison de Londres » de Louise Forestier ou encore « Je suis cool » de Gilles Valiquette (Aujourd'hui j'me décide à chanter en joual (…) C'est ben l'fun). Pour illustrer cette époque, les musiciens habillés en hippies incarnent des personnages tel Plume Latraverse, la scène est jonchée de packs de bière et la musique teintée de résonances traditionnelles et de rythmes endiablés.

Un tableau, intitulé La Commune, débute avec un groupe d'interprètes réunis autour d'un feu de camp, un paysage de montagne et de forêt projeté en fond de scène : On a mis quelqu'un au monde, on devrait peut-être l'écouter (« Un musicien parmi tant d'autres » d'Harmonium). Empreint de poésie, notamment par l'évolution de l'éclairage, cette séquence se boucle sur des silhouettes en contre-jour fredonnant a capella « La Complainte du phoque en Alaska » de Beau Dommage :
Cré-moé, cré-moé pas
Quéqu' part en Alaska
Y a un phoque qui s'ennuie en maudit
Sa blonde est partie
Gagner sa vie
Dans un cirque aux États-Unis...
Un patrimoine en chansons
J'aime les nuits de Montréal
Pour moi ça vaut la place Pigalle.

« Les Nuits de Montréal » (Jacques Normand, 1961)

L'hiver occupe une place importante dans les textes des poètes et chansonniers québécois. Depuis le « Soir d'hiver » d'Émile Nelligan (mis en musique par Claude Léveillée et interprété par la chanteuse Monique Leyrac) : Ah ! comme la neige a neigé ! Ma vie est un jardin de givre ; jusqu'à « Mon pays » chanté par Gilles Vigneault :
Mon jardin ce n'est pas un jardin, c'est la plaine
Mon chemin ce n'est pas un chemin, c'est la neige
Mon pays ce n'est pas un pays, c'est l'hiver...


Dans « L'Hymne au printemps » de Félix Leclerc les bourgeons sortent de la mort et les crapauds chantent la liberté : Comme un vieux râteau oublié, sous la neige je vais hiverner. Le répertoire de Robert Charlebois est lui aussi profondément marqué par les particularités propres au Québec. Le chanteur est à ce titre représenté dans le spectacle avec une écharpe de l'équipe de hockey de Montréal (Le Canadien) et une fleur de lys géante en fond de scène : 1,2,3,4,5,6,7, Québec ! (« Les ailes d'un ange »)

La survivance d'une langue
Là-bas on peut danser
Sur des rythmes yéyés
On peut rire et chanter
Oui on peut s'amuser yéyéyé

« Les boîtes à gogo » (Michèle Richard, 1966, adaptation française de At the scene popularisée par The Dave Clark Five)

Témoin d'une époque et d'une farouche résistance linguistique, un certain nombre de chansons québécoises sont des espèces de remake francophones de tubes anglophones. Dans le répertoire des années 60, on trouve ainsi des « tounes » du style « Manon, viens danser le ska » ou encore Carole, j'ai tant besoin de toi, ou bien aussi Quand je t'ai vu la première fois, Sylvie… Ces adaptations composées sur les airs de rock'n roll américains bien connus et autres Beatles anglais font désormais partie intégrante du répertoire québécois : Splish splash, je plonge dans mon bain (…) Splish splash, elle dansait le ya-ya... En 1970, la chanson de Renée Claude « C'est le début d'un temps nouveau » est devenue un hymne que l'on brandit au Québec à diverses occasions, notamment politiques.
Toutes générations confondues, les Québécois connaissent leur répertoire traditionnel et contemporain. De nombreux groupes actuels continuent d'ailleurs à diffuser les airs d'autrefois, dont La Bottine souriante. De plus, de nombreuses chansons sont reprises par les artistes d'aujourd'hui, perpétuant ainsi la tradition. Par exemple, « La Manic » chantée par Georges Dor en 1966 est reprise trente ans plus tard par Bruno Pelletier : Si tu savais comme on s'ennuie à la Manic… Idem pour la chanson de Raymond Lévesque en 1956 « Quand les hommes vivront d'amour » (…il n'y aura plus de misère) reprise par Fabienne Thibault en 1998 (mais aussi Robert Charlebois, Gilles Vigneault et Félix Leclerc en 1974, Nicole Croisille en 1980 et Enrico Macias en 1989) ou encore « Frédéric » interprété par Claude Léveillée en 1963 puis en duo avec Isabelle Boulay en 2000 : Je me fous du monde entier quand Frédéric me rappelle les amours de nos vingt ans.

Le fleuron culturel de la fleur de lys
Moé j'viens d'l'Abitibi,
moé j'viens dla Bitt à Tibi,
moé j'viens d'un pays kié de lacs bin rar.
Moé j'viens d'un pays ousss ke l'pouesson mord.

« La Bittt à Tibi » (Raoul Duguay, 1975)

Le dernier tableau, La Veillée du bon vieux temps, présente l'intérieur d'une maison, avec un vieux poêle, une croix accrochée au mur, un fusil suspendu au-dessus de la porte d'entrée et un panneau « Aimez vos parents », une mamie qui tricote sur une chaise à bascule près d'une vieille radio et un pépé avec sa canne et sa pipe. Les artistes portent des chemises de bûcherons canadiens à carreaux rouges et noirs ou la ceinture multicolore traditionnelle du Québec. Harmonica, rythmes à la cuillère et danses en ligne animent toute la maisonnée d'un caractère de country enjoué. Les artistes entrent tour à tour dans la salle à manger, se saluent et dansent en ligne et en couple, bras dessus, bras dessous, c'est la gigue à mon beau frère (…) Et comme on dit, on est icitte pour s'amuser :
Ah ! C'est la tarte à ma grand-mère
C'est la tante à mon beau-frère
Ah ! La belle-sœur à mon cousin
Ah ! C'est la fête à mon grand-père
Que y'a, que y'a du monde dans la salle à manger
.
« La parenté » (interprété successivement par Jacques Labrecque en 1957, Monique Leyrac en 1966 et remis au goût du jour par la Bottine Souriante en 1987)

Ces refrains tirés du folklore québécois sont repris avec gaieté par le public. D'ailleurs, les artistes invitent le public à danser sur scène. Au moment du salut, tous les artistes reviennent sur scène, endossant chacun un costume différent, brassant ainsi les personnages de Jean Leloup, Diane Tell, Robert Charlebois, Isabelle Boulay, réunissant les générations et les époques dans une meute de Québécois soudés pour entonner chacun une phrase puis reprendre en chœur l'incontournable classique québécois :
J'ai refait le plus beau voyage
De mon enfance à aujourd'hui
(…) J'ai revu mes appartenances,
(…) Et c'est de toutes mes partances
Le plus heureux flash de ma vie !

« Le plus beau des voyages » (Claude Gauthier, 1972)

Nota bene : Pour les gourmands, un forfait souper-spectacle...
Liens :
- Le site internet du spectacle QuébecIssime
- Le site de Mary Travers dite "La Bolduc" (1894-1941) considérée comme la première auteure-compositeure-interprète du Québec : http://www.labolduc.qc.ca
- Le groupe La Bottine souriante : http://www.bottinesouriante.com

mercredi 4 juin 2003

La Binerie du Mont-Royal

« Icite, c’est pas pour le décor qu’on vient, c’est pour manger ! »
La Binerie est un minuscule établissement coincé entre deux immeubles qui ne lui ont laissé qu’une quinzaine de pieds de façade, le forçant de s’allonger comme un wagon-restaurant. À l’intérieur, un comptoir bordé de tabourets fait presque toute la longueur du local. Au fond, (…) on a réussi à caser deux tables avec banquettes. Derrière, se trouve une petite pièce fermée où se démène le cuisinier. On a installé les toilettes au sous-sol. Il faut passer derrière le comptoir pour s’y rendre et emprunter un petit escalier en casse-cou (…). Chaque pouce cube a été judicieusement employé, après de longues réflexions. Ainsi, l’espace d’un placard à balai fut remplacé au profit d’une table chauffante à température réglable qui permet à certains plats, comme la tourtière ou le bouilli, de conserver leur fraîcheur et leur température après avoir quitté le feu.

Cuisine maison et ambiance familiale
« Icite, tout est cuisiné sur place et les patates sont épluchées à la main ! »
Depuis 1938, on peut manger accoudé sur le zinc aux côtés des joueurs de hockey nationaux qui venaient chaque semaine y avaler leur plat de « bines » (des fèves au lard), ou encore des célébrités tels que Serge Lama (« Il vient à chacune de ses tournées ! »), Didier Barbelivien, Maurice Richard (une légende du hockey canadien) et bien d’autres ; les photos épinglées sur les murs en témoignent. « Gilles Vigneault est v’nu y’a deux s’maines ! » La croix du Christ est suspendue au-dessus de l’entrée de la cuisine. La Binerie est une entreprise familiale où les patrons se succèdent de père en fils, d’oncle à neveu, de beau-père à gendre, de cousin éloigné à beau-frère.

Tout le long du comptoir, on ne voyait que des têtes penchées, des fourchettes en mouvements, des bouches en train de mastiquer, des tasses obliques en train de se vider. Les clients parlaient peu, (…) la bonne chère les absorbait. Près de la caisse, un vieux chauffeur de taxi, sa casquette rejetée en arrière, venait d’attaquer une assiette de bœuf aux légumes pleine de gros morceaux de viande juteux tout en discutant avec Gisèle des avantages respectifs de la vie de célibataire et d’homme marié.

- « Sur quoi qu’t’écris, Yves ? » 
- « Sur la maisonnée ! »
L’écrivain Yves Beauchemin, habitué du lieu, a fini par s’inspirer du va-et-vient incessant du restaurant pour y consacrer un roman paru en 1981, intitulé Le Matou, devenu depuis un classique de la littérature québécoise (Prix de la ville de Montréal, Prix littéraire du Journal de Montréal en 1981, Prix du livre d’été à Cannes en 1982, Prix du public au Salon du livre de Montréal en 1985 et Prix littéraire des lycéens d’Île-de-France en 1992). Vendu à plus d’un million d’exemplaires et traduit en dix-sept langues, le roman popularise la Binerie dans le monde entier ! Ces 583 pages ont même été adaptées au cinéma pour un film tourné sur place : « 100 % filmé icite ! » Réalisé en 1985 par Jean Beaudin, ce long-métrage obtient le Prix du Festival International du Film à Québec et le Prix du jury du Festival des films du monde de Montréal. En 1987, l’histoire devient même l’objet d’une série télévisée.

« 109 sites répertoriés sur Internet ! »
… Et pourtant on ne peut y accommoder que dix-sept clients à la fois, mais ces derniers se succèdent à une belle cadence, car l’endroit est renommé pour sa bonne grosse nourriture paysanne. […] La force du restaurant réside dans la qualité de sa nourriture, la rapidité du service et la modicité relative des prix, rendue possible par l’économie d’entretien d’un local tellement exigu.
Alors, vu le succès, pourquoi la Binerie ne s’est-elle pas agrandie ?
Voilà bien une manie américaine de vouloir transformer les bons restaurants en usine ! Comment voulez-vous contrôler la qualité de la nourriture quand vous avez à peine le temps de soulever le couvercle de tous vos chaudrons ? Le chef choisit en effet lui-même tous ses légumes. N’y cherchez ni frites, ni poutines, ni burgers, « icite, tout est 100 % québécois » : soupe aux pois, ragoût de boulettes, pâté chinois (patates pilées, viande hachée et grains de maïs), tourtières, lard salé, cretons, T-bone, fèves au lard…

« Les fèves, c’est bon pour la santé »
50 % des clients de la Binerie viennent pour les fèves. Ce tout petit restaurant est devenu une véritable institution en matière de fèves au lard. Pour les novices et les affamés, « l’assiette maison » se compose d’une part de tourtière accompagné de ragoût et également de fèves au lard. Et en dessert : une tarte au sucre chaude avec une boule de crème glacée ou du pouding chômeur arrosé de sirop d’érable, le tout avec un café ou un thé. Aucun hamburger, ni fritures, juste des sandwiches 100 % terroir québécois : creton, fromage grillé, lard salé, rôti de porc frais… Les plats de la Binerie incluent une soupe, un breuvage et un dessert. Et puis, à la Binerie, on peut même emporter : manger chez soi une part de tourtière, déguster une tarte au sucre maison sur son canapé, savourer une portion de bines devant un match de hockey à la télé… S’offrir un morceau de Binerie pour la maison…

La Binerie du Mont-Royal à Montréal
 367, Mont-Royal Est, coin Saint-Denis - Métro Mont-Royal (514) 285-9078

Citations entre guillemets de Bernard Deschamps, gérant de la Binerie.
Citations en italiques tirées du livre d’Yves Beauchemin : Le Matou (Québec/Amérique, 1981).

vendredi 16 mai 2003

Ma première déclaration… québécoise


Naïvement, je pensais que la France était le pays où l’impôt était le plus complexe…

« Note 2 de l’annexe 1 du formulaire TI-2002 relatif à l’impôt fédéral du Canada : Il s’agit du montant de la ligne 236 de votre déclaration, plus celui de la ligne 3 du formulaire T1206, moins les montants suivants : le total des lignes 248, 249, 250, 253 et 254. Si le résultat est moins élevé que le montant de la ligne 433, inscrivez votre impôt fédéral de base à la ligne (ii) » (sic)

En effet, j’imaginais le Canada comme une contrée idyllique où le système d’imposition serait un jeu d’enfant, comme un pays en avance où les déclarations de revenus auraient été simplifiées avec le progrès, comme un territoire béni des cieux où la paperasse administrative aurait été réduite à l’essentiel. Erreur… 

Tout d’abord, tu complètes deux déclarations : l’une pour le gouvernement fédéral (le Canada), l’autre à l’attention du gouvernement provincial (le Québec). Bref, bingo : tu gagnes deux impôts pour le prix d’un.

Ensuite, les lignes sont multiples et les annexes infinies. Mais, heureusement, il y a un mode d’emploi. Pourtant, dès que tu rencontres un problème, tu trouves généralement deux solutions contradictoires. De plus, comme pour tout document législatif, les phrases les plus importantes sont fréquemment les plus difficiles à comprendre : vocabulaire mystérieux, tournure de phrase peu usitée ou encore sémantique ambiguë qui engendrent des significations multiples. Bref, un langage difficile à décoder pour un non-initié de la bureaucratie.

Par ailleurs, tous les cas semblent néanmoins avoir été prévus : tu trouves en effet des lignes comme « Récupération apprenti mécanicien » ou encore « Déduction pour la résidence d’un membre du clergé » et même, tragique ironie du sort, « Si c’est la déclaration d’une personne décédée, inscrivez la date du décès ». En revanche, je ne comprends pas, j’ai beau chercher partout, je ne trouve pas le cas : « Employé polyvalent qui cumule toutes sortes de job, salarié parfois, contractuel la plupart du temps, travailleur indépendant pour les uns et travailleur à domicile pour les autres ».

Enfin, le Canada est entré avec majesté dans l’ère miraculeuse de l’informatique où tout est censé être automatisé dans le but de te faciliter la vie. Ainsi, il existe un logiciel tout bonnement génial qui te permet de remplir tes feuilles d’impôt. Ça s’appelle « ImpôtRapide de luxe ». À partir des renseignements que tu donnes au début de la manœuvre, ce prodigieux programme te calcule automatiquement ton impôt et te complète toutes tes lignes en intégrant les pourcentages et déductions qu’il faut. Bref, le rêve !
En outre, de sympathiques fenêtres s’ouvrent afin de te rassurer au cours de la manœuvre et t’informer gentiment que : « Des résultats inattendus peuvent apparaître sur vos formulaires ». D’autres fois, des cases conseil apparaissent : « Assurez-vous que les cases A et J de votre relevé 1 soient bien complétées. La case 14 du feuillet T4 correspond, généralement, à la case A moins la case J du relevé 1 (le montant de la case J est inclus dans celui de la case A) » (citation véridique recopiée sans aucun trucage). Au fur et à mesure que tu remplis les cases d’information, des formulaires sont automatiquement générés par le système électronique : j’ai ainsi atteint un total impressionnant de 11 ! Arrivé à la ligne 5932, tu as légèrement le vertige…

Cependant, il y a un hic… Lorsque tu as terminé, un message t’annonce qu’en tant que nouvel arrivant, il t’est impossible de faire ta première déclaration dans le pays via l’informatique. Sachant que le logiciel t’a coûté 50 dollars plus les taxes (provinciales et fédérales) — le tout non déductible —, tu es légèrement dégoûté que personne n’ait pensé à indiquer ce détail sur l’emballage (même inscrit en tout petit dans un coin), voire prévu un message au moment où tu indiques, dès le début du premier formulaire, que tu viens d’immigrer.

Tu optes alors, comme 99 % des Québécois, pour faire appel à une des nombreuses petites annonces accrochées dans les supermarchés ou diffusées dans les journaux gratuits distribués dans le métro : « Remplis vos déclarations d’impôts pour 25 $ ». Finalement, c’est moins cher que le logiciel… Ils représentent sans doute le 1 % qui remplit sa déclaration lui-même.


mercredi 19 mars 2003

L'école québécoise


Même si on y parle français, les coutumes y sont toutefois nord-américaines ; ce qui peut s’avérer déroutant pour un Européen qui débarque…


Tout d’abord, au Québec, on ne s’adresse pas aux « élèves », encore moins aux « camarades » (ce terme semble d’ailleurs revêtir une consonance très « communiste » chez nos cousins d’outre-Atlantique), mais aux « amis » : « Bonjour les amis, avez-vous fait vos devoirs ? » Au début, ça fait un peu “ pays enchanté ” où on est tous des amis… D’ailleurs, l’ambiance est très conviviale à l’école, voire même familiale, puisque tout le monde se tutoie, élèves, enseignants, directeurs et parents. De quoi déboussoler les habitués du vouvoiement ! Ainsi, à la fin de la récrée, on n’appelle pas « les élèves de Mme Trucmuche » à se mettre en rang, mais « les amis de Marie-Adèle à faire la ligne ».

Ensuite, les requêtes ne sont pas tout à fait les mêmes que sur le vieux continent : « Tu peux-tu attacher mes lacets ? », « Tu peux-tu m’aider ? »… Voire : « On peut-tu recommencer ? », « Je peux-tu jouer avec toi ? » ou encore « Ça s’peut-tu ? » et même « tu m’aimes-tu ? » (comme dans la chanson de Richard Desjardins... Oupelaye ! Comment ne pas tomber littéralement sous le charme ?) De plus, ne dîtes jamais à un enfant québécois : « Enfile ton pull, mets tes chaussettes et tes baskets, prends ton bonnet et ton cache-nez et ferme ton anorak ». Il vous regardera avec les yeux écarquillés. Il faut lui dire : « Enfile ton chandail, mets tes bas et tes espadrilles, prends ta tuque et ton cache-cou et ferme ton manteau ». À part ça, avec leur accent, j’ai toujours l’impression que les enfants québécois vont réciter l’alphabet de « O à Z »…

En ce qui concerne le régime alimentaire des enfants, l’augmentation des allergies sévit dans les écoles. Je n’ai pas encore vu de cantine. Chaque enfant arrive le matin avec sa « boîte à lunch ». On dirait des petits ouvriers qui amènent leur gamelle sur le chantier ! Certaines écoles ont même installé de grands panneaux d’interdiction rouges avec les photos des enfants allergiques et les aliments qui ne doivent pas franchir la porte de la classe. C’est assez terrorisant : tu vérifies qu’aucune arachide ne traîne dans tes poches, que tu n’aies pas de sauce tomate, ni moutarde dans ton tuperware et que ton muffin n’est pas cuisiné à base d’œufs de poule… Ça ne rigole pas ! Après, faut veiller à l’heure du lunch de ne pas mettre l’allergique à la tomate à côté de celui qui mange une pizza…

Enfin, le 13 février, c’était la fête des professeurs. À cette occasion, les parents d’élèves cuisinent des gâteaux, les enfants offrent des dessins, des bonbons et font des déclarations d’amour à leurs enseignants. Le lendemain, le 14 février, les enfants s’habillent en rouge, s’ornementent de petits cœurs et ont tendance à dire « je t’aime » à toute la galerie ! Tu fonds quand ça t’arrive mais bien vite, c’est la désillusion quand ils s’adressent à ton collègue avec les mêmes mots… "L’amour est sans pitié !"… (comme le chante Jean Leloup)
Au pied du Mont-Royal...

En guise d’épilogue, je terminerai sur les héros des enfants. En ce moment, Winnie l’ourson a la côte, de même que Caillou et Harry Potter. Mais bien entendu, celui qui gagne tous les records cette année, c’est Spiderman : il est sur les « espadrilles », les sacs à dos, les chandails et les tuques. Mais attention : ici on prononce les noms « à l’américaine »… Ça donne donc quelque chose comme : « Spaïd’mèn ». Sauf que moi, j’ai eu le malheur d’essayer d’expliquer à des enfants de 4 ans qu’en France, on disait : « Spideurmane »… La honte de ma vie quand ils m’ont tous répliqué en chœur, style « ma pauvre, t’as vraiment capté que dalle à la vie, faut tout t’apprendre » : « Beh non, en français, on dit “ L’Homme araignée ” ! »… Ben voyons don’, maudit qu’ça pas d’bon sens, j’vous l’dis en tabarouète !

mardi 4 mars 2003

Les meilleures poutines de Montréal

J’ai découvert que la poutine pouvait s’avérer appétissante...

Certes ce n’est pas une saveur gastronomique des plus raffinées, cependant la poutine possède quelques vertus. Tout d’abord, « ça cale bien » et c’est le repas idéal à avaler sur le pouce lorsqu’on n’a pas trop le temps et qu’on a besoin d’énergie. Ça coûte pas cher et c’est nourrissant : pommes de terre et fromage en grains. Ensuite, la poutine fait de la résistance à l’empire américaniste en offrant une alternative aux fast food. D’ailleurs, les Mac Do québécois ont adopté la poutine parmi les Big Mac et autres Mac Nuggets. Enfin, la poutine s’adapte parfaitement aux atmosphères conviviales des soirées entre amis. Les « poutines parties » sont en effet toujours une bonne occasion de se réunir autour d’une table, notamment pour « initier » un Français fraîchement débarqué à l’art de la poutine et « jaser entre chums ».
La poutine galvaude
L’originalité de la poutine consiste à recouvrir les pommes de terre de grains de fromage. Le fromage fond sur les patates chaudes : un petit régal ! Ce plat populaire peut être délicieux lorsque les patates sont maison, bien cuites et le fromage en grain goûteux et frais. Évitez donc les poutines du McDo (même au Québec) ou celles des chaînes telles que Valentine, PFK et autres Belles Provinces, pour leur préférer les restaurants traditionnels.

L'intrigante « sauce brune »...
La particularité étrange de la poutine réside dans sa mystérieuse et légendaire « sauce brune » qui recouvre le tout… Malgré une recherche pointue, personne ne semble pouvoir indiquer sa composition exacte. Certains parlent vaguement de jus de viande, d’autres de sauce barbecue. Peut-être vaut-il mieux ne pas savoir ? Sachez, en tout cas, que toutes les poutines, exceptées les italiennes, sont arrosées de cette mythique sauce brune.
Poutine classique
Dis-moi quelle poutine tu manges et je te dirai qui tu es…
De nombreux restaurants l’ont ainsi intégrée dans leur carte, l’accommodant, selon leur spécialité culinaire, d’une sauce tomate à la viande pour les Italiens (la poutine italienne), d’une sauce aux champignons pour le restaurant Élégant sur Beaubien (la poutine élégante) ou encore la fameuse « Poutine à Vladimir » des restaurants Frite alors ! Une grande variété de poutines existe désormais : avec saucisse, accompagnée de bœuf haché et oignons frits, au blanc de poulet, au bacon, aux champignons, ou parsemé de légumes (la poutine végétarienne). J’avoue avoir un faible pour la « Galvaude » accompagnée de petits pois et de poulet. Les poutines s’internationalisent au gré des restaurateurs. On peut ainsi déguster la poutine Mexicaine (frites épicées, sauce à la viande épicée), la poutine Oktoberfest (saucisse allemande) ou encore la poutine Cajun (frites épicées) et la poutine européenne (saucisses fumées à l’européenne)…
Une poutine "élégante"...

La Banquise
994 Rachel Est (près du Parc Lafontaine, entre Sherbrooke et Mont-Royal) 514 525-2415
http://www.restolabanquise.com/

Hamburgers et poutines servis toute la journée et toute la nuit ! En effet, ce casse-croûte incontournable du circuit nocturne après bar est ouvert 24h/24 ! On y mange à toute heure et pour pas cher. La spécialité de la maison : la poutine. Différentes espèces : de la classique à l’italienne en passant par la végé, la pizza, la Elvis, la chouxxx, la 3 viandes et la Olé Olé… Curiosités rares en matière de poutine : la poutine Kamikaze (avec merguez, piments forts et tabasco), la poutine Danse (dinde, oignon, bacon et sauce aux poivres) et même – exceptionnel ! – la poutine hawaïenne (avec jambon et ananas !!!)… Bref, des poutines qui font rêver !
Maam’ Bolduc
4351, avenue de Lorimier (angle Marie-Anne – Métro Mont-Royal) 514 527-3884
Outre son pâté chinois, son ragout boulettes, ses petits-déjeuners, ses bières et ses burgers maison, La Bolduc propose une grande palette de poutines : la Galvaude (petits pois et poulet), la Dingue, la Costaude (bacon et oignons) et même la poutine Bourguignonne (arrosée de pinard, truffée d’ail et parsemée de bœuf bourguignon !!!)
Jojo
6507, Papineau (coin Beaubien – Métro Beaubien) 514 722-6666 ou 722-6611
Jojo offre 28 choix de poutines dont la poutine « spéciale Jojo » : pepperoni, bacon, viande fumée, oignons frits, champignons (âmes sensibles s’abstenir !). L’avantage de Jojo, c’est qu’il livre ! Son slogan : « On utilise seulement des ingrédients de première qualité ! » Attention, vous avez le choix entre deux formats : moyen ou grand. Ne vous risquez pas à prendre la grande poutine car rares sont ceux qui parviennent à terminer la portion médium ! Un classique : la poutine smoked meat…
À quand la poutine dessert ?
… Avec des pommes tranchées recouvertes de fromage cottage et de sauce brune (au chocolat) !…

lundi 3 février 2003

"Sur la route de Toronto..."

Je suis parti de ma famille
il ne faut jamais revenir
quand le soleil jamais ne brille
quand le meilleur devient le pire
Et même si je pense à toi
à toutes les heures de la journée
et même si je pense à toi
jamais je ne reviendrai

« Je suis parti », La Vallée des réputations (2002)

Star pop rock au Québec, Jean Leloup a laissé en France le souvenir d’un tube impérissable : « En 1990… », écrit à propos de la guerre du Golfe. « Disque d’or », Jean Leloup traversait alors l’océan pour un concert à guichets fermés à la Cigale en avril 1992 et la tournée des festivals d’été dont les fameuses Francofolies de La Rochelle.

il y a des missiles patriotes
dirigés par ordinateurs
Sony Fuji et Macintosh
se culbutent dans les airs le rush
la guerre technologique fait rage
c’est un super méga carnage
attention voilà les avions qui tirent
c’est l’heure de l’émission
en 1990, c’est l’heure de la médiatisation
en 1990, c’est l’ère de la conscientisation
(…) bientôt disponible bientôt
Koweït Irak en Nintendo
en 1990, c’est l’ère de la socialisation
en 1990, c’est la démocratisation

« 1990 », L’Amour est sans pitié (1990)

Certains se souviennent peut-être qu’il incarnait également le rôle de Ziggy dans la cuvée 1986 de Starmania. Adoptant un style musical rock bien à lui, loin de la sphère des comédies musicales de l’Empire Plamondon, il est reconnu aujourd’hui comme « l’un des artistes majeurs de la scène rock québécoise », « l’enfant terrible de la pop québécoise », « symbole de la rébellion », « rêveur fou et original », « un cas à part dans l’univers artistique du Québec », ou encore comme « l’électron chahuteur et iconoclaste de la scène musicale québécoise ». En 2000, il obtenait cinq Félix pour l’album Les Fourmis, dont l’« Album de l’année–Rock », l’« Auteur-compositeur de l’année » et le « Spectacle de l’année ».


Cet artiste québécois, auteur-compositeur-interprète, ne pouvait décidément pas passer entre les mailles de mon exode, surtout au vu des deux thèmes principaux qui nourrissent son dernier album, La Vallée des réputations, à savoir : l’exil et la découverte de l’Amérique. Ainsi cette invitation tirée de l’introduction de « Paradis perdu » prend tout son sens :
Viendras-tu avec nous, viendras-tu avec nous, étranger
ou resteras-tu au sol, ou resteras-tu au sol, habitué
À la fois, invitation à l’exil, à la fois allusion au Paradis via le rapport au « sol » qui s’oppose au « ciel », mais également invitation dans l’univers poétique du musicien qui, fatalement, nous délivre de notre rapport au poids (sous toutes ses formes : de la gravité aux soucis les plus pesants) par une espèce de douce lévitation qui nous procure une sensation tranquille et enivrante. Le banjo et la guitare électrique se mariant divinement dans un duo fusionnel, exemple savoureux d’un métissage heureux entre deux univers étrangers.
Au-delà de la mer, il existe un pays qu’on dit impossible
comme le paradis de la Bible
au-delà de la mer il existe un pays presqu’aussi beau que la folie
y vivent des peuples parfaitement sains, parfaitement accueillants

 
Par rapport aux précédents albums, la ligne est nettement épurée : pas de « tripotage » ni « bidouillage » en studio, moins de musiciens, des instruments acoustiques, une unité de ton (rien à voir avec l’éclatement des styles abordés dans Le Dôme). Une apparente simplicité, pour des tounes que l’on fredonne pour le plaisir de la mélodie, mais aussi pour l’amour de la poésie et l’idéologie des vers. Quasiment enregistrés live, « pour la beauté du geste », les 14 titres de ce nouveau disque incitent à l’évasion.
Le style folk country de l’album sied parfaitement à l’univers d’errances, de voyages, d’exils dont émanent les textes des chansons. On se voit facilement marchant sur une route, conduisant une voiture ou rêvant dans un train, longeant de vastes étendues de nature, des champs, des forêts, des petits villages, une guitare sur l’épaule (comme sur la pochette du disque), l’autoradio allumé ou un discman calé sur les oreilles :
Tant qu’il y aura des étoiles sur le bord de la route,
nous pourrons nous arrêter,
tant qu’il y aura des rivières,
nous pourrons nous baigner

« Balade à Toronto »

C’est l’histoire d’un aller sans retour (« Il faudra couler les navires et ne plus revenir ») comme dans « Je suis parti » ou « Paradis perdu », durant lequel l’exilé surmonte une série d’épreuves. Cependant, la découverte d’un nouveau monde permet au nouvel arrivant de profiter davantage du moindre instant. On ne vit qu’une foué. Ainsi, au pays de « La vallée des réputations » : Les amoureux qui sont en prison n’ont pas le temps d’être tatillons. Bien au-delà du milieu carcéral, cette phrase s’étend à tous les amoureux qui, d’une manière ou d’une autre, vivent une relation prisonnière d’un poids, qu’il soit familial, culturel ou illégitime.

La poésie de Jean Leloup s’inscrit en relief, jouant avec les mots d’une manière ludique « dans la cour il y a les avocats / les boudins et les anchois » (« Vieille France »), et maniant les histoires d’amour avec humour et (auto ?)dérision : Ma copine elle est certaine / que je ne suis pas pour elle / ah mon dieu qu’elle est cruelle / après avoir des semaines / partagé le grand amour / elle me met en quarantaine (…) et pointant ce gros bouton / en plein milieu de son front / elle me crie « vois ta sottise ! vois comme je somatise ! » (« La muse et le museau »). L’amant gaffeur, mais transi et pétri d’amour, revient à la charge, la tête basse, la queue entre les jambes : Si tu veux de temps en temps / viens me voir dans la forêt / et si ma chanson t’offusque / tu me pardonneras ne fut-ce que / par amour pour les Indiens / par pitié pour les vauriens
L’Amour est sans pitié, comment ne pas lui pardonner ?

Malgré l’humour, un pessimisme ambiant plane à travers les textes de Jean Leloup, une espèce de constat désabusé face au cours de la vie, comme si nous incarnions les éternels chanteurs d’une même rengaine dont l’histoire se répéterait désespérément en boucle : On a beau dire / on a beau faire / la vie suit son cours / au gré des amours / je t’aime et te quitte / nous sommes quittes / tu pars pour de bon / et de toutes façons / promeneur / la chanson que tu chantes / je l’ai souvent chantée / et la corde dont tu veux te pendre / je l’ai souvent nouée / et le clou / où tu veux te suspendre / je l’ai souvent cloué / tu m’as recueilli / tu m’as trahi. (« Promeneur »)

Autre forme d’exil, autre aller simple : les chansons sont minées par la figure de la mort. Elle hante en effet « Raton laveur » (Raton laveur sur le bord de la route / n’est jamais seul à mourir / toujours à deux, jamais loin l’un de l’autre / on les aperçoit gisant / qui sera donc, à la fin de ma vie / mon amie de toujours / qui sera donc, à la fin de mes jours / mon amie d’écrasement), « Les Remords du commandant », mais aussi « Promeneur » (à présent / il se cache et il pleure / le canon d’un fusil / pointé sur son cœur / (…) et puis / il tire / il vise bien), « Paradis perdu », voire même « Je suis parti » (et, sous cet angle, le « Jamais je ne reviendrai » sonne autrement).

Depuis des jours ou des semaines, les corbeaux qui ont nettoyé
les os de mon squelette usé
n’ont pas senti de différence avec le corps d’un citoyen de meilleur nom ou renommée
Le saint, le fou, le criminel sont tous égaux l’homme est mortel
Honni soit qui mal y pense
Honni soit qui manigance

« Vieille France »
« Vieille France » revisite à ce titre les thèmes de la célèbre Ballade des pendus de François Villon, en donnant la parole au comdamné, version John The Wolf :
et le pendu réfléchissait à qui mieux mieux sur les stigmates du destin
qui tous nous emportent la destinée frappe à ta porte et tu lui ouvres naïf serein
(…) et tout à coup le pendu mourut
c’était un mort impressionnant
sur cette plage en sable blanc
un crabe passe et rentre dans le crâne du mort sans testament
je me ferais bien un pétard avant d’aller au firmament
malheureusement il est trop tard
il est trop tard

« Vieille France »

L’engagement musical de Jean Leloup (la « vraie » musique, avec des tounes « authentiques » jouées par des musiciens « vivants ») rejoint sa philosophie de vie et sa vision du monde : assumer ses choix, vivre libre, accepter l’imperfection, ne pas se dissimuler derrière les faux-semblants et les idées reçues par peur d’être différent. Cette idée revient tout au long de l’album sous la crainte imminente du regret (notamment à travers « Les Remords du commandant ») : car à la fin du voyage, tout ce qui compte, c’est la fierté d’avoir aimé correctement (« Balade à Toronto »).
le temps passe et un jour on est vieux et puis seul
et rien ne reste plus que la fierté d’avoir aimé correctement
ou la honte et les tourments de ne pas avoir compris à temps
attends j’ai quelque chose à te dire…

« Balade à Toronto »

En guise d’ultime espoir ou d’ultime confidence, Jean Leloup clôt son disque sur la reprise de « Petite fleur » composée par Sidney Bechet (et chantée plus tard par Henri Salvador) :
Quand la vie
Par moments me trahit
Tu restes mon bonheur
Petite fleur
(…) Dans mon cœur
Tu fleuriras toujours

La Vallée des réputations, Les Éditions du Roi Ponpon, 2002.
Site officiel : http://roiponpon.ca